
Ils ont commandé des unités, sécurisé des frontières et participé à la stabilisation d’un pays situé au cœur d’une région sahélienne en proie à tous les dangers. Les officiers supérieurs, formés dans les grandes écoles militaires nationales et étrangères, ont voué leur vie à la défense de la patrie. Pourtant, une fois l’uniforme rangé, ces officiers supérieurs se retrouvent livrés à une précarité indigne. Leurs pensions, qui atteignent rarement les 10.000 MRU par mois pour ceux partis après 2005, et moins de 6.000 MRU pour leurs aînés admis à la retraite avant cette date, ne leur permettent plus de vivre décemment. Un contraste saisissant avec leurs homologues marocains et sénégalais, nettement mieux traités, alors que les officiers mauritaniens n’ont pourtant rien à envier à leurs collègues de la sous-région.
Les témoignages recueillis auprès de ces officiers retraités peignent un tableau sombre. Selon les données disponibles, les pensions des retraités des forces de défense et de sécurité s’échelonnent entre 7.00 et 54.00 MRU. Les officiers supérieurs quant à eux, leur pension se situe bien en dessous de cette moyenne. Ceux qui ont pris leur retraite après 2005 touchent rarement plus de 10.000 MRU par mois, tandis que les anciens, partis avant cette date, doivent composer avec des pensions n’atteignant pas les 6.000 MRU.
Pire encore, ce dénuement touche de manière disproportionnée les officiers supérieurs n’ayant pas eu la chance d’accéder au grade de général. Alors que colonels et généraux partagent souvent les mêmes diplômes des grandes écoles, les mêmes niveaux de responsabilité dans les commandements et des qualifications quasi identiques, la différence de traitement en fin de carrière est abyssale. Les premiers, ceux qui n’ont pas décroché les étoiles, se lamentent sur un sort qu’ils jugent indigne, certains allant jusqu’à regretter amèrement d’avoir consacré leur vie à une institution qui leur répond par la méconnaissance et le mépris. Eux perçoivent un traitement mensuel d’à peine 10 000 MRU, sans le moindre avantage annexe. En revanche, les généraux conservent leur plein salaire pendant dix années après leur mise à la retraite et bénéficient d’un éventail de privilèges : un véhicule tout-terrain, un ou deux terrains à Tevragh Zeïna, un traitement à vie, et bien plus encore. Une telle disparité, au sein d’une même hiérarchie et pour des parcours souvent similaires, ne fait qu’attiser le sentiment d’injustice et de déclassement.
Dans un contexte d’inflation galopante – le taux annuel a atteint 8,7 % en mai 2026 – ces maigres pensions fondent comme neige au soleil. Le coût de la vie ne cesse de grimper, avec une flambée des prix alimentaires et énergétiques. Résultat : nombre de ces patriarches, après avoir donné leur jeunesse à l’État, sont contraints de retravailler ou, pour certains, de mendier autour des carrefours de Nouakchott.
Le gouvernement mauritanien avait pourtant reconnu l’urgence de la situation. En 2023, un atelier a été organisé pour préparer une réforme du système des pensions, notamment militaires. En avril 2026, une aide exceptionnelle de 3.000 MRU a été accordée aux retraités qui n’ont finalement reçu que 1000 le premier mois seulement. Mais ces mesures ponctuelles et dérisoires sont qualifiées de « goutte d’eau » face à l’ampleur de la détresse. Les retraités accusent les gouvernements successifs pourtant dirigés par des militaires ou d’anciens militaires depuis 1978, de ne pas avoir la volonté politique de résoudre leur calvaire.
Au-delà de l’injustice sociale, cette situation représente un danger pour la stabilité du pays. « Un officier retraité, désabusé et disposant d’un capital symbolique fort, devient une cible pour des mouvements d’opposition ou des courants radicaux en quête de légitimité et de compétences organisationnelles », explique un chercheur spécialiste des questions de défense. La fuite des compétences constitue une autre menace : les profils les plus brillants sont susceptibles de répondre aux sollicitations de pays alliés ou d’organisations internationales.
Loin des lamentations mauritaniennes, le royaume chérifien offre un contraste saisissant. Le gouvernement marocain a placé le bien-être des anciens combattants et retraités militaires au cœur de ses priorités. Les anciens militaires bénéficient d’une aide complémentaire visant à porter le montant global de leur pension de retraite entre 8000 et 13.000 dirhams, selon leur ancienneté et la nature de leur départ. Pour les blessés de guerre et les veuves de martyrs, les montants sont considérablement plus élevés. La rente viagère destinée aux blessés de guerre prévoit une pension d’invalidité supplémentaire. Quant aux veuves de martyrs, leur pension est nettement plus importante. À ces soutiens financiers s’ajoutent des prestations sociales et médicales dispensées par la Fondation Hassan II pour les œuvres sociales des anciens militaires. Le Maroc augmente périodiquement les salaires des Forces Armées Royales (FAR).
Au Sénégal, la situation des retraités militaires est un sujet qui divise, mais les autorités ne sont pas restées inactives. Un décret de février 2025 a établi un montant minimal de pension à 425000 francs CFA, un seuil bien supérieur à ce qui est alloué aux officiers mauritaniens. Néanmoins, le défi est de taille car la plupart des retraités doivent compléter leurs revenus par de « petits boulots » pour joindre les deux bouts. Le président de l’association des retraités résume le sentiment général : « Ce que l’on souhaiterait avoir, c’est une revalorisation assez conséquente pour permettre de soulager un tout petit peu les retraités. » Les pensions étant souvent l’unique source de revenus pour des familles nombreuses, toute augmentation a un impact direct sur la qualité de vie. Le Sénégal a également adopté un budget de 338,4 milliards FCFA pour le ministère des Forces armées pour 2026, démontrant une attention particulière portée à l’institution militaire.
S’agissant de l’Algérie, puissance militaire régionale, la comparaison avec la Mauritanie ne trouve pas vraiment son objet tant les écarts sont abyssaux. L’Algérie affiche un système de retraite militaire structuré et récemment révisé pour répondre aux préoccupations de ses anciens combattants. Le gouvernement a procédé à des réaménagements ambitieux du code des pensions, notamment en alignant la durée de service des sous-officiers de carrière sur celle des officiers (25 ans). En 2025, l’Algérie a consolidé son dispositif en introduisant de nouvelles dispositions juridiques, sociales et financières pour régulariser définitivement les revendications des personnels radiés et invalides.
L’écart entre la Mauritanie et ses voisins est criant. Pendant que le Maroc multiplie les mesures pour garantir une retraite digne à ses officiers, que le Sénégal s’efforce de revaloriser un système défaillant et que l’Algérie consolide son dispositif, la Mauritanie semble avoir oublié ceux qui ont pourtant tout donné pour sécuriser le pays face aux menaces djihadistes. « Être militaire, c’est choisir une vie de misère, une carrière de misère et une retraite de misère chez nous », s’insurge un ancien soldat.
Pourtant, les officiers supérieurs mauritaniens n’ont rien à envier à leurs collègues de la sous-région en termes de compétences, de formation ou de sacrifice. Leur mise à l’écart post-carrière est un non-sens économique et stratégique. Dans un Sahel en proie à des difficultés de toutes natures – terrorisme, insécurité alimentaire, changements climatiques –, l’État mauritanien ne peut plus se permettre de marginaliser ceux qui ont été les architectes de la stabilité sécuritaire du pays.
Il est urgent que les autorités mauritaniennes entendent ces cris de détresse et agissent. Il en va de la cohésion sociale et de la crédibilité de l’institution militaire tout entière. Il est temps que l’État honore ses engagements et offre à ses officiers retraités la vie décente qu’ils ont si légitimement méritée.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite









