
Avec plus de six Mauritaniens sur dix âgés de moins de 25 ans, la jeunesse est à la fois la principale richesse et le défi le plus brûlant du pays. L’éducation n’y est plus une simple variable sociale : c’est un impératif de stabilité, de souveraineté et de développement économique. Le gouvernement du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a fait de « l’École républicaine » l’un des piliers de ses programmes, au même titre que la souveraineté territoriale. Mais entre les déclarations d’intention et les réalités des salles de classe, le chemin est semé d’embûches.
Il serait injuste de nier les avancées. Depuis 2019, 29 % des établissements scolaires construits depuis l’indépendance ont été achevés, et 47 % du personnel éducatif actuel a été recruté sur la même période, a rappelé la ministre de l’Éducation, Houda Mint Babah. Le taux brut de scolarisation au primaire atteint 96,9 %, et l’alphabétisation des filles est désormais l’une des plus élevées d’Afrique de l’Ouest. Ces chiffres témoignent d’une massification réelle de l’accès à l’école.
Pourtant, ces progrès quantitatifs masquent des disparités abyssales. Selon le Recensement général de 2023, 36 % des enfants de 6 à 11 ans ne sont pas régulièrement scolarisés, et le taux net de scolarisation au primaire stagne à 64,3 %. Dans les régions reculées comme le Hodh El Gharbi ou le Guidimakha, près d’une fille sur deux quitte l’école avant la sixième année.
Les conditions d’apprentissage confinent parfois à l’indignité. Dans certaines écoles rurales, un seul instituteur encadre jusqu’à 90 élèves, souvent sans tables ni manuels suffisants. En milieu urbain, les classes surpeuplées s’accumulent, et les infrastructures vieillissantes peinent à absorber l’explosion démographique. Les parents d’élèves s’interrogent sur la capacité de l’école publique à accueillir l’afflux massif attendu avec la réforme.
Les évaluations internationales sont sans appel : la Mauritanie se classe au 12ᵉ rang sur 14 pays africains francophones (PASEC 2019). Près de 70 % des élèves de fin de primaire n’atteignent pas le niveau minimal en lecture, et 82 % échouent en mathématiques. Huit enfants sur dix sortent de l’école primaire sans maîtriser les bases du calcul.
Le corps enseignant est fragilisé : 60 % des instituteurs exercent sans diplôme pédagogique complet, et 45 % n’ont jamais bénéficié de formation continue. Dans le supérieur, à l’Université de Nouakchott, les vacataires représentent parfois plus de 60 % des enseignants, ce qui nuit à la continuité pédagogique et à la recherche. Enfin, la fracture numérique reste criante : les ressources numériques ne touchent qu’une infime partie des établissements.
Face à ce constat, le gouvernement a engagé une réforme de grande ampleur, soutenue par des partenaires internationaux. Adoptée en 2022, la loi d’orientation du système éducatif repose sur trois piliers : limiter l’enseignement fondamental aux écoles publiques, intégrer les langues nationales, et réviser les programmes scolaires.
La mise en œuvre divise. La disparition progressive du primaire privé à partir de 2027 suscite l’inquiétude des acteurs concernés, qui redoutent des fermetures massives et dénoncent une transition « brutale ». Plusieurs directeurs d’établissement assurent que 80 % des admis en sixième, au brevet et au baccalauréat viennent du privé, ce qui interroge sur la capacité de l’offre publique à assurer seule la continuité pédagogique.
Pour porter cette réforme, la Mauritanie bénéficie d’un soutien financier important. La Banque mondiale et l’Allemagne ont signé un accord de 137 millions de dollars pour le projet RELANCE, qui doit toucher plus de 850 000 jeunes. La Banque islamique de développement finance également des projets pour les mathématiques, les sciences, l’enseignement supérieur régional et la formation professionnelle.
Malgré ces moyens, l’équation reste explosive. Une étude d’Afro baromètre (2024) révèle que 47 % des jeunes Mauritaniens n’ont pas d’emploi mais en cherchent un – un taux supérieur à la moyenne nationale. Le chômage des 15-24 ans est estimé à 24 %, et les jeunes diplômés peinent particulièrement à accéder à un emploi stable.
Les réformes s’articulent donc autour de trois axes : modernisation de l’apprentissage, élargissement de l’accès dans une logique d’équité, et renforcement des filières scientifiques et technologiques. La formation professionnelle a été identifiée comme un levier stratégique. Pourtant, les études supérieures restent massivement tournées vers les filières générales, et les sortants de la formation technique demeurent trop faibles, ce qui nourrit le chômage des diplômés.
Les obstacles sont nombreux. Le recours croissant aux enseignants contractuels, au détriment du corps titulaire, introduit une précarité qui fragilise la qualité à long terme. La ministre elle-même a reconnu que la réforme a été mise en œuvre dans un contexte de « manque d’infrastructures et de ressources humaines, ainsi que de programmes fragmentés ». Par ailleurs, les conditionnalités liées à l’aide internationale – notamment les pressions du FMI à la discipline budgétaire – imposent un équilibre délicat entre investissement massif dans l’éducation et maîtrise des déficits.
La Mauritanie se trouve à un carrefour. D’un côté, une jeunesse nombreuse et de plus en plus instruite – 41 % des 18 35 ans ont un niveau secondaire ou post secondaire. De l’autre, un système éducatif vacillant, des inégalités criantes et un marché du travail incapable d’absorber la vague de diplômés.
La réforme de « l’École républicaine » est la tentative la plus ambitieuse jamais entreprise pour redresser la barre. Mais elle se heurte à des résistances, des retards et des contraintes budgétaires. Son succès dépendra de la capacité du gouvernement à transformer les annonces en actes, à former massivement les enseignants, à investir dans les zones rurales et à créer des passerelles réelles entre l’école et l’emploi. En ces temps d’incertitude régionale, l’école mauritanienne est plus que jamais un rempart – ou un risque. Le pays joue son avenir sur les bancs de ses classes.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite









