
Dans une société où les traditions séculaires cohabitent avec les exigences de la modernité, une proposition vient de faire l’effet d’une onde de choc. Mehla Mint Ahmed, ancienne ministre et présidente de l’Observatoire National des Droits des Femmes et des Filles, a, dans une vidéo devenue virale, plaidé en faveur des mariages mixtes entre Mauresques et membres des communautés Haratines et négro-africaines. Son objectif ? Lutter contre le célibat endémique qui touche une partie de la population, en particulier les femmes.
L’argument de l’ancienne ministre est double : répondre à une urgence sociale et s’appuyer sur un fondement religieux incontestable. Elle rappelle avec force que la charia islamique, pilier de la vie juridique et sociale en Mauritanie, encourage le mariage entre tous les musulmans, sans considération de couleur, d’origine ethnique ou de statut social. « Ces pratiques qui consistent à décourager les mariages mixtes sont anachroniques et contraires aux préceptes de notre sainte religion », affirme-t-elle, y voyant également une nécessité pour « l’intégration et l’unité nationale ».
Un tabou aux racines profondes
Cette proposition, aussi simple soit-elle sur le papier, touche à l’un des nerfs les plus sensibles de la société mauritanienne : le système des castes et les hiérarchies sociales héritées de l’histoire. Bien que la loi mauritanienne et l’islam officiel prônent l’égalité, les barrières sociales, fondées sur l’origine (Bidan, Haratine, Négro-Mauritaniens des différentes ethnies), restent une réalité palpable dans les relations, et plus encore dans les unions matrimoniales. Le mariage y est souvent perçu comme un acte de préservation de la lignée, de l’honneur et du statut.
Le célibat, notamment féminin, est la face visible d’un malaise plus profond. Il peut résulter de nombreux facteurs économiques et sociaux, mais aussi de ces barrières invisibles qui limitent le « marché » matrimonial acceptable pour une famille. En invitant à transcender ces frontières, Mehla Mint Ahmed ne propose rien de moins qu’une révolution des mentalités.
Entre soutiens et réticences : un débat national s’ouvre
La vidéo a déclenché un torrent de réactions. De nombreux citoyens, intellectuels et activistes des droits humains ont salué son courage et la justesse de son analyse, voyant dans cette proposition une avancée potentielle majeure vers une société plus cohésive. Ils rappellent que l’islam, depuis ses origines, a combattu le tribalisme (al-’asabiyya) et que la piété est le seul critère de mérite.
Cependant, les réticences sont vives et souvent exprimées de manière plus feutrée. Certains y voient une ingérence dans les affaires privées et les traditions familiales. D’autres, sans s’opposer frontalement au principe religieux, évoquent les « différences culturelles » comme un obstacle pratique au succès des unions. Un troisième discours, plus radical mais marginal, rejette purement et simplement cette vision, l’accusant de vouloir « diluer » les identités.
Le véritable enjeu de cette proposition dépasse la simple question du mariage. Elle agit comme un révélateur des tensions entre le principe d’égalité citoyenne et la persistance des hiérarchies sociales. Elle interroge la capacité de la Mauritanie à construire son unité nationale sur des bases plus solides et plus justes que le silence sur les discriminations.
L’autorité morale de Mehla Mint Ahmed et le cadre religieux qu’elle invoque donnent à ce débat une légitimité difficile à contester ouvertement. Il place chacun face à ses contradictions : comment se réclamer d’un islam universel tout en perpétuant des pratiques de ségrégation matrimoniale ?
Que cette proposition devienne une politique publique ou reste un vœu pieux, elle a le mérite d’avoir mis sur la place publique un sujet longtemps occulté. Le débat est désormais ouvert. Il appartient à la société mauritanienne, dans toute sa diversité, de le poursuivre avec sincérité, en se demandant si les « anachronismes » dénoncés par l’ancienne ministre sont un héritage à préserver ou un frein à dépasser pour l’avenir du pays. L’unité nationale, si souvent invoquée, se joue aussi dans le choix du conjoint de ses enfants.
À vos plumes chers intellectuels
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite








