
Au cœur d’une crise sahélienne complexe et pérenne, où les transitions politiques et les recompositions d’alliances redessinent en permanence l’équilibre régional, se détache le cas singulier de la Mauritanie. Alors que l’arc de crise se reconfigure, ce pays s’affirme comme un remarquable pôle de stabilité et un partenaire diplomatique incontournable. Cette position stratégique enviable ne doit cependant pas masquer l’autre défi majeur auquel la nation fait face : réussir sa propre transformation économique et sociale, pour mobiliser des ressources importantes et surmonter des obstacles structurels persistants. Contrairement à plusieurs de ses voisins immédiats, la Mauritanie n’a pas connu d’attaque terroriste majeure sur son sol depuis plus d’une décennie. Les analystes attribuent cette performance à une stratégie multidimensionnelle, souvent citée en exemple, qui dépasse la seule réponse militaire.
« Notre approche repose sur trois dimensions complémentaires : une vigilance sécuritaire sans faille aux frontières, un dialogue continu avec toutes les composantes de la société, et un effort d’investissement dans les zones les plus exposées », explique un expert au Centre Sahélien d’études stratégiques et sécuritaires. Cette politique dite « intégrée » a permis de désamorcer des tensions et d’isoler les groupes extrémistes en s’appuyant sur les structures sociales et tribales traditionnelles.
Ce résultat a conforté la position de la Mauritanie comme interlocuteur incontournable des grandes puissances dans la région. Le pays accueille des programmes de coopération militaire et de formation avec les États-Unis dans le cadre de l’exercice international Flint-Lock, participe activement aux initiatives de l’Union européenne pour le Sahel, et maintient un partenariat technique avec la France. Sa voix est écoutée au sein du G5 Sahel, dont elle est le précurseur et assure souvent un rôle de facilitateur, malgré les turbulences que traverse cette organisation.
Cette stabilité n’est pas seulement un atout sécuritaire ; elle devient un argument économique. « Pour un investisseur, la prévisibilité et la crédibilité demeurent des critères essentiels. Le fait que la Mauritanie soit perçue comme un havre de stabilité dans une région troublée est un avantage comparatif indéniable », souligne une économiste basée à Nouakchott.
Si le bilan sécuritaire est salué, les indicateurs socio-économiques rappellent que la route du développement reste longue. La pauvreté, le chômage des jeunes – particulièrement celui des diplômés – et les inégalités d’accès aux services dans les régions intérieures figurent en tête des préoccupations des citoyens et des autorités.
Le second mandat du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a placé la question économique et sociale au centre de son discours politique. L’objectif affiché est clair : faire en sorte que la résilience du pays profite concrètement à sa population.
La feuille de route s’appuie sur plusieurs leviers :
– L’optimisation des ressources traditionnelles : Le pays, deuxième exportateur de minerai de fer en Afrique, cherche à ajouter de la valeur à sa production minière. Parallèlement, le développement du grand champ gazier offshore de Grand Tortue Ahmeyim (GTA), en partenariat avec le Sénégal, devrait à terme générer des revenus substantiels.
– Le pari sur les énergies de l’avenir : C’est peut-être le volet le plus ambitieux. La Mauritanie mise sur son potentiel exceptionnel en énergies renouvelables pour se positionner comme un acteur de la transition énergétique. Le mégaprojet « AMAN », visant à produire de l’hydrogène vert à l’échelle industrielle dans le désert, en est la figure de proue. S’il se concrétise, il pourrait attirer plusieurs dizaines de milliards d’euros d’investissements. Déjà, des parcs éoliens et solaires se multiplient le long de la côte atlantique, augmentant la capacité de production nationale et ouvrant la perspective d’exports d’énergie verte.
– Le soutien aux secteurs vitaux : Face aux sécheresses récurrentes qui menacent l’agriculture et l’élevage – piliers de l’économie rurale et de la sécurité alimentaire – des programmes d’irrigation, de gestion de l’eau et de soutien aux filières sont mis en œuvre, souvent avec l’appui de bailleurs de fonds internationaux.
La principale difficulté réside dans l’arbitrage des priorités et des calendriers. Les projets structurants comme l’hydrogène vert ou le gaz sont par nature de long terme, alors que la demande sociale en matière d’emplois et de services est immédiate.
« Le véritable défi pour les autorités est de créer un pont entre ces grands projets d’envergure internationale et l’économie locale », analyse un consultant en développement. « Comment faire en sorte que la manne financière future, mais aussi les chantiers actuels, créent de l’emploi et des opportunités pour les PME mauritaniennes dès aujourd’hui ? »
Cette tension est accentuée par le contexte régional. La persistance de l’instabilité dans les pays de la sous-région, nécessite de maintenir un effort sécuritaire et un contrôle frontalier soutenus, qui mobilisent des ressources humaines et financières importantes. La présence de groupes tels que l’« Afrique Corps » (ex-Wagner) aux portes du pays introduit une variable géopolitique supplémentaire, exigeant une vigilance et une diplomatie constantes.
La communauté internationale, consciente de ces enjeux imbriqués, tente d’appuyer cette double transition. L’Union européenne, par exemple, finance conjointement des projets de sécurité frontalière et de développement rural dans les mêmes zones, reconnaissant le lien intrinsèque entre les deux.
La Mauritanie se présente donc comme un cas d’étude fascinant pour le Sahel. Elle démontre qu’il est possible, avec une approche pragmatique et inclusive, de construire une barrière contre l’instabilité. Le test qui l’attend maintenant est de même ampleur : prouver que cette stabilité hardiment préservée peut être le socle d’un décollage économique inclusif et durable.
Le pari des autorités est de transformer le pays non seulement en rempart, mais en modèle de développement résilient. Les prochaines années seront cruciales pour traduire les investissements annoncés en progrès visibles dans le quotidien des Mauritaniens. La réussite de cette transition aurait une portée symbolique forte pour toute une région en quête de voies de sortie de crise, montrant que sécurité et développement ne sont pas des alternatives, mais les deux faces d’une même médaille.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite








