Nominations hors organigrammes : ces "pièces détachées" qui encombrent la machine État

L’image est aussi technique que parlante : pour fonctionner de manière optimale, une institution publique doit ressembler au moteur d’un véhicule. Chaque pièce y a une place définie par un organigramme, et lorsque l’une d’elles montre des signes de faiblesse, la logique voudrait qu’on la déclasse et qu’on la remplace. Pourtant, en Mauritanie, une pratique contraire semble s’être institutionnalisée : celle qui consiste à "recycler" des agents publics, souvent relevés pour dysfonctionnement, en les nommant à d’autres postes, parfois créés pour eux en dehors de toute grille officielle. Une catégorie de personnel "inutile" voit ainsi le jour, constituant une charge pour l’État sans rendre de service aux institutions.
L’observation de la vie publique nationale révèle un phénomène persistant : à chaque remaniement ou conseil des ministres, le cortège des nominations est souvent marqué par le retour de figures connues. Des cadres qui ont quitté leur précédent poste sur fond de polémique, de gestion jugée dysfonctionnelle, ou simplement après avoir atteint un quota d’échecs, refont surface à d’autres endroits de l’appareil d’État.
Comme le soulignait récemment une analyse publiée par Rapide Info, "ce recyclage de retraités ou de cadres crée un sentiment d’injustice et démotive les jeunes générations. Il reflète souvent une préférence pour les personnes déjà connues du système, considérées comme plus « sûres », ou proches de certains cercles de pouvoir ». Ce n’est donc pas la compétence qui est récompensée, mais la loyauté ou l’appartenance à un réseau, transformant des postes techniques en simples lots de consolation.
La création ex nihilo de structures parallèles est l’une des manifestations les plus visibles de ce phénomène. Le cas des Hauts Conseils (Haut Conseil de l’Éducation, de la Jeunesse, de la Magistrature, etc.) est souvent cité en exemple. Selon une enquête du site Kassataya, ces institutions, censées être des organes de réflexion et d’accompagnement du programme présidentiel, sont régulièrement pointées du doigt pour leur manque de transparence et leur coût élevé. "Leurs conclusions et recommandations sont rarement prises en compte pour améliorer la gestion catastrophique des finances publiques. Ces structures sont non seulement très coûteuses pour l’État (des centaines de millions d’ouguiyas) mais aussi pour le contribuable ».
Elles deviennent ainsi des "voies de garage" dorées où l’on nomme des personnalités dont on veut s’assurer la fidélité ou, justement, des cadres que l’on souhaite écarter du circuit décisionnel central sans pour autant les priver de privilèges. Le personnel y est souvent "superflu et peu efficace", alourdissant les charges de fonctionnement sans impact tangible sur les réformes urgentes.
Le cœur du problème réside dans l’absence de critères objectifs et transparents régissant les nominations. Dans un système sain, la mobilité d’un agent est dictée par sa performance. Chez nous, elle semble souvent dictée par la nécessité de "placer" les siens ou de "remercier" sans vraiment sanctionner.
Un magistrat décrivait déjà en 2022, dans les colonnes du Calame, ce mal qui ronge sa corporation : "Ne reposant sur aucun critère objectif, les nominations dans l’appareil judiciaire profitent le plus souvent aux magistrats issus du groupe majoritaire." Il dénonce un système où "la conduite des juridictions et leurs parquets doit être confiée, en premier lieu aux magistrats issus d’une classe sociale déterminée", ce qui produit des "dysfonctionnements dans l’attribution des postes de responsabilité ».
Ce constat, émanant d’un professionnel du droit, illustre parfaitement la thèse de la "pièce" que l’on conserve et que l’on replace ailleurs, indépendamment de son aptitude à occuper le nouveau poste. Ce n’est plus la fonction qui définit l’homme, mais l’homme qui, fort de son réseau, se voit attribuer une fonction, même si celle-ci n’existe pas dans l’organigramme.
Ce système de "gestion" des ressources humaines a des conséquences désastreuses à plusieurs niveaux. Sur le plan économique, il est une hémorragie silencieuse pour le budget de l’État. Comme le rappelle un récent article sur la corruption, "les sanctions, quand elles existent, restent le plus souvent administratives : des limogeages ou des mutations, rarement des poursuites judiciaires. Et, ironie du sort, les mêmes individus réapparaissent plus tard à d’autres postes, poursuivant impunément le pillage des deniers publics ».
Sur le plan de la gouvernance, il sape toute tentative de réforme. Comment moderniser l’administration si l’on conserve en son sein, à des postes parfois stratégiques, des agents dont l’échec avéré est le seul titre de gloire ? Une chronique de Future Afrique évoque à ce sujet "l’absence d’une démarche institutionnelle dans la construction des compétences au sein de l’État", où les "nominations arbitraires" témoignent d’un "dysfonctionnement plus profond dans la structure du système administratif ».
Le gouvernement a pourtant affiché sa volonté de réformer. La révision du statut général de la fonction publique, présentée en décembre 2024, vise à moderniser le cadre juridique et à clarifier la gestion des ressources humaines. Des initiatives comme le "pilotage RH par les compétences" sont même expérimentées au ministère des Finances pour "construire une administration apprenante ».
Mais ces efforts de modernisation se heurtent à un mur : celui des pratiques informelles et du clientélisme. Comme le conclut une enquête de Rapide Info, "tant que les logiques de pouvoir primeront sur la compétence, les nominations continueront d’être perçues comme des récompenses politiques plutôt que comme des choix stratégiques pour le développement national ».
La métaphore du moteur est impitoyable : un véhicule dont on change les pièces défectueuses de place sans jamais les réparer ni les jeter finit invariablement par tomber en panne. La Mauritanie, avec ses nominations hors organigrammes et le recyclage systématique de cadres dysfonctionnant, prend le risque de voir son administration caler définitivement. Il ne suffit pas de réviser la carte des pièces détachées ; il faut oser mettre les pièces défaillantes au rebut pour faire place nette à une nouvelle génération de professionnels compétents. Tant que ce choix ne sera pas fait, l’État continuera de payer très cher des employés qui ne servent à rien, sinon à entretenir un système de privilèges aussi coûteux qu’inefficace.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite