
Après avoir sécurisé les frontières, dirigé des opérations sensibles et géré des régions entières, nombre de colonels et généraux mauritaniens affrontent une retraite synonyme de précarité et d’oubli. Cette marginalisation, source d’une amertume profonde, constitue une faille de sécurité nationale dans un contexte régional volatil.
Ces officiers, issus des grandes écoles militaires nationales et étrangères, ont été les architectes de la stabilité sécuritaire du pays. Leur parcours combine une formation académique solide, souvent sanctionnée par des diplômes de haut niveau, et une expérience terrain inestimable acquise dans la lutte anti-terroriste, la médiation tribale et la gestion des espaces désertiques. Leur curriculum vitae recèle des compétences en leadership, planification d’opérations complexes, gestion de ressources sous contrainte et négociation de haut niveau.
L’État a investi des ressources considérables pour en faire des experts. Leur mise à l’écart post-carrière est un non-sens économique et stratégique. Leur potentiel est largement supérieur à celui de nombreux cadres civils qui, eux, continuent à servir dans des instances consultatives ou des conseils d’administration d’entreprises publiques.
Ce contraste alimente un sentiment d’injustice aiguë au sein de cette communauté.
« Nous avons servi avec abnégation, souvent loin des projecteurs. Voir d’autres carrières se prolonger confortablement, parfois sur la base de réseaux plus que de mérite, est une épreuve difficile à accepter », confie un ancien officier supérieur.
Cette amertume ne se limite pas à des griefs personnels. Dans l’environnement géopolitique fragile du Sahel, elle représente un risque tangible pour la sûreté de l’État.
La tentation politique et radicale est réelle. « Un officier général retraité, désabusé et disposant d’un capital symbolique fort, devient une cible pour des mouvements d’opposition ou des courants radicaux en quête de légitimité et de compétences organisationnelles », explique un chercheur spécialiste des questions de défense. Leur connaissance intime du fonctionnement de l’appareil sécuritaire représente un atout considérable pour toute force cherchant à le contourner ou le déstabiliser.
La fuite des compétences constitue une autre menace. Les profils les plus brillants sont susceptibles de répondre aux sollicitations de pays alliés, d’organisations internationales ou de sociétés privées opérant dans la région, privant ainsi la Mauritanie de son capital humain le plus aguerri. Dans des scénarios extrêmes, certains redoutent que ces savoir-faire spécifiques ne soient exploités par des groupes aux intentions hostiles.
Enfin, cette situation sape le moral et l’ambition des jeunes officiers en activité. « Quel message envoyons-nous à la jeune génération ? Que le dévouement total et l’excellence opérationnelle mènent à l’oubli ? », S’interroge un cadre de l’armée en service. Cette démoralisation potentielle affecte à long terme l’attractivité des carrières militaires et la qualité du commandement.
Plusieurs facteurs propres au contexte mauritanien expliquent cette impasse.
La méfiance historique entre sphères civile et militaire persiste, nourrie par le passé politique du pays. Le monde civil perçoit souvent l’officier retraité avec suspicion, le soupçonnant
d’aspirations politiques inavouées, tandis que ce dernier peut nourrir du mépris pour une administration civile jugée parfois inefficace. Ce fossé entrave toute collaboration.
Le système de retraite actuel apparaît inadapté. Les pensions, peu revalorisées, ne tiennent pas compte de l’inflation galopante ni du coût de la vie à Nouakchott, et ne reflètent pas la hiérarchie et les responsabilités passées.
Il n’existe aucune politique publique structurée pour accompagner la reconversion de ces hauts gradés. Leur transition vers une « seconde carrière » utile à la nation est laissée au hasard des relations personnelles ou de la solidarité communautaire, dans un marché du travail où les réseaux traditionnels priment souvent sur les compétences pures.
Pour transformer cette vulnérabilité en atout, une approche volontariste et institutionnelle s’impose. Une réforme du système de pensions pour les officiers généraux et supérieurs est une nécessité immédiate, afin de garantir une retraite décente et indexée, condition minimale de reconnaissance et de stabilité sociale.
La création d’un organe consultatif placé sous l’autorité de la présidence pourrait intégrer ces experts à la réflexion stratégique nationale. Une telle instance, dédiée aux questions de sécurité, de développement des zones sensibles et de gestion des crises, valoriserait leur savoir sans empiéter sur les prérogatives des autorités en place.
La mise en place d’un programme de transition professionnel, initié avant la retraite, permettrait de préparer les intéressés à des rôles de conseil dans des secteurs vitaux comme l’énergie, les mines, les infrastructures ou la logistique nationale, via des partenariats avec les entreprises publiques concernées.
L’établissement d’un registre national des compétences stratégiques, géré par le ministère de la Défense, faciliterait la mise en relation de ces profils avec les besoins spécifiques d’autres administrations de l’État.
Enfin, un cadre éthique clair et transparent, régissant ces reconversions, est indispensable pour prévenir tout conflit d’intérêt et dissiper les soupçons de constitution d’un contre-pouvoir.
La Mauritanie se trouve à un moment charnière. La manière dont elle traitera ses soldats les plus expérimentés une fois leur service accompli en dira long sur sa vision stratégique.
Intégrer ces compétences dans des missions de conseil, de formation ou de réflexion prospective représente une opportunité unique de renforcer la résilience nationale face aux défis sécuritaires et de développement.
À l’inverse, laisser cette expertise dans l’ombre et le ressentiment revient à négliger une faille que des acteurs hostiles pourraient tenter d’exploiter un jour. Il ne s’agit pas d’accorder un privilège, mais de gérer avec intelligence un capital humain rare et précieux.
La réhabilitation des officiers supérieurs retraités n’est ni une faveur ni une question corporatiste. C’est, pour la Mauritanie, un choix de raison et de sécurité.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite








