
Alors que la Mauritanie célèbre cette année soixante-cinq ans d’indépendance, un constat s’impose avec la force de l’évidence : notre pays, aussi vaste que disparate, demeure prisonnier de chaînes invisibles mais terriblement efficaces. Ces entraves ne sont pas faites de fer, mais de mentalités héritées d’un autre âge, de réflexes communautaires qui fracturent l’unité nationale et de pratiques discriminatoires qui nient l’égale dignité des citoyens. Le président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, l’a rappelé avec force : il est impératif de combattre les mentalités incompatibles avec les fondements de l’État-nation. Cet appel, nous devons le faire nôtre, car bâtir une citoyenneté durable exige de transcender les réflexes rétrogrades qui entravent notre émergence en tant qu’État moderne.
La société mauritanienne est confrontée à de nombreux défis, parmi lesquels, les archaïsmes sociaux et la mauvaise gouvernance figurent en première ligne. Ces deux fléaux entretiennent une relation dialectique : les mentalités rétrogrades nourrissent des pratiques de gestion qui détournent l’État de sa mission première, à savoir le service du bien commun.
Le tribalisme, le régionalisme et le communautarisme constituent des périls mortels pour le concept même d’État-nation. Ils fragmentent la communauté nationale en une mosaïque d’appartenances concurrentes où l’intérêt du clan prime systématiquement sur l’intérêt général. Dans les zones rurales, les conflits autour des puits d’eau ou des terres trouvent bien souvent leur origine dans la polarisation tribale et des conceptions erronées de la propriété foncière. Ces affrontements, qui pourraient être résolus par le droit et la raison, s’enveniment précisément parce que les mentalités n’ont pas intégré la primauté de la règle commune.
Plus grave encore, les pratiques esclavagistes et le système de castes, bien que juridiquement condamnés, demeurent profondément ancrés dans les mœurs et l’inconscient collectif. Le Code pénal mauritanien a pourtant intégré ces pratiques au titre de "crime contre l’humanité", avec des peines pouvant atteindre vingt ans de réclusion. Des tribunaux spécialisés ont été institués. Mais la loi ne saurait suffire quand les esprits n’ont pas évolué. Comme le souligne avec justesse un ancien ministre, "ces injustices sociales, parce qu’elles demeurent ancrées dans les mœurs et dans l’inconscient des peuples, servent à justifier les actes barbares et les discours de haine".
Un autre symptôme de cette dérive mentale mérite toute notre attention : la sanctification de l’argent comme valeur suprême. Notre société, happée par une logique de consommation effrénée, a fini par considérer que tout moyen d’acquisition de la richesse est louable, fût-il le plus discutable. Une fausse élite, mi- bourgeoise mi- influente, entretient activement cette dérive par l’organisation de cérémonies ostentatoires où des sommes astronomiques sont dilapidées sans vergogne.
Pendant ce temps, les fondations de la nation se lézardent silencieusement. L’enseignement, censé constituer le socle de l’unité nationale, échoue à s’ériger en creuset des cultures arabo-berbères, négro-africaines et harratines. Au lieu d’être un phare guidant les générations, il n’est plus qu’une flamme vacillante, incapable d’éclairer la marche vers une citoyenneté inclusive et apaisée.
Face à ce constat, une conviction s’impose avec force : seule l’éducation peut faire évoluer durablement les mentalités. C’est par elle que les hommes peuvent cultiver le goût d’une authentique liberté et apprendre à vivre ensemble dans le respect de leurs différences.
Il devient dès lors urgent d’intégrer dans notre système scolaire, dès le plus jeune âge, l’enseignement des valeurs fondatrices de notre société : l’égale dignité entre les hommes, la valeur du travail, la méritocratie. L’école doit devenir ce lieu privilégié où se construit une conscience nationale partagée, où les enfants apprennent à se reconnaître comme citoyens avant de se réclamer d’une appartenance particulière.
Cette exigence éducative doit s’accompagner de réformes structurelles ambitieuses. Le recrutement dans nos administrations doit impérativement privilégier le concours transparent pour sélectionner les meilleurs cadres sur la seule base du mérite. Les fonctionnaires ne doivent avoir de compte à rendre qu’à l’État mauritanien et au bien commun. L’équité véritable est à ce prix.
Le gouvernement actuel a d’ailleurs engagé des efforts significatifs dans cette direction. Sous l’impulsion du président Ghazouani, des mesures ont été prises pour rétablir la confiance entre l’État et les citoyens : réforme de l’état civil avec simplification des procédures, programmes d’inclusion sociale à travers l’Agence Tadamoun, soutien à l’éducation civique, dialogue politique avec la société civile. Ces actions, bien qu’encore fragiles, tracent un chemin prometteur vers une citoyenneté plus inclusive.
La construction d’un État moderne ne saurait reposer sur la seule volonté politique. Elle exige une mobilisation de l’ensemble de la société civile. Des organisations de la société civile mènent un combat acharné contre les discriminations et pour l’abolition effective de toutes les formes de servitude. Des initiatives telles que "Graines de Citoyenneté", soutenues par des partenaires internationaux, travaillent à redonner confiance aux jeunes et à les inciter à se réapproprier l’espace public.
Cette effervescence citoyenne est porteuse d’espoir. Elle démontre que les Mauritaniens refusent de subir passivement le poids des archaïsmes et qu’ils sont prêts à s’engager résolument pour construire une société plus juste.
La Mauritanie se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Elle peut choisir de s’enliser dans les sables mouvants des mentalités rétrogrades, du tribalisme et des discriminations. Elle peut également choisir la voie exigeante de la modernité, celle qui conduit à un État de droit où chaque citoyen, quelles que soient son origine ou sa condition sociale, jouit des mêmes droits et assume les mêmes devoirs.
Le président Ghazouani a clairement indiqué la direction : "les tendances tribales, communautaires et raciales ne servent ni l’intérêt de la nation, ni son unité, ni sa sécurité, ni sa stabilité". Cette vision doit désormais imprégner toutes les strates de la société, des plus hautes sphères de l’État aux villages les plus reculés.
Notre pays, souvent comparé à une dune mouvante et morcelée, a besoin d’une magie régénératrice. Non pas celle des talismans ou des incantations obscures, mais celle de la lucidité, de la probité et du dialogue courageux. Cette magie réside dans la volonté farouche de renoncer aux masques de la vanité et aux mirages du faste éphémère pour édifier, pierre après pierre, une société fondée sur la justice, l’égalité des chances et le respect sacré de la règle commune.
Alors, et seulement alors, la Mauritanie cessera d’être cette dune mouvante pour devenir un édifice solide, un livre au récit cohérent où chaque citoyen pourra lire, dans ses pages, le récit de sa dignité enfin retrouvée.
Le combat contre les mentalités rétrogrades ne constitue pas une option parmi d’autres. Il est la condition sine qua non de notre survie en tant que nation unie et de notre émergence en tant qu’État moderne. Il est temps de choisir : la stagnation dans les archaïsmes du passé ou la marche résolue vers un avenir de citoyenneté partagée. Pour notre pays, pour nos enfants, pour notre dignité commune, le choix ne fait aucun doute.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite







